04 janvier 2007

Ut pictura kinesis

On se souvient de l'Ut pictura poesis de Horace - "la peinture comme le poème" -, doctrine selon laquelle la poésie nous mettrait les choses sous les yeux, à la manière d'un tableau, d'une peinture.

Relis la correspondance de Vincent.

Lui aussi nous met les choses sous les yeux. Je crois qu'il a "atteint" la couleur, par l'écrit. Un passage pris au hasard :

J'ai peint cette semaine [...] une grande étude de sable de mer et de ciel - un grand ciel gris fin et de blanc chaud où transparaît une seule petite tache de bleu tendre - le sable et la mer sont traités en clair, si bien que le tout devient blond, animé toutefois par des petites figures et des barques de pêche colorées d'une façon brutale et curieuse [...]. Le bois devient déjà fort automnal, il y a des effets de couleur que je n'ai retrouvés que rarement dans les tableaux hollandais.

etc. Et aussi ce passage :

De ce sol surgissent de jeunes hêtres qui prennent de la lumière d'un côté, y sont d'un vert étincelant, et le côté ombré de ces troncs est d'un vert noir, chaud et puissant.

"un vert noir, chaud et puissant" - c'est cela atteindre la couleur.

L'Ut pictura poesis, cette parfaite équivalence entre deux modes d'expression a été mise à mal par Lessing, qui opposait la successivité (poésie, chanson, narration) et la coexistence (tableau, peinture). Le divorce peinture/poésie amorcé par Lessing est, aussi brutal qu'il soit, intéressant. La pictura serait figée, la poesis non. C'est bien un avis de littérateur, ça.

Vincent-écrivant, c'est un montreur. Il fige la poesis, il la cristallise. Un peintre ne peut rien faire d'autre que figer ou arrêter ce qui se déroule, de manière présumée, dans le temps, selon par exemple la "chronologie" de la phrase, du dire, du discours qui se dévoile selon l'axe du nach einander lessingéen. Figer le temps de l'écrit, c'est ce qu'un peintre a de mieux à faire, et Vincent le fait mieux que quiconque.

Lis, relis, cher Ivan, Ulysse, traduction Aubert and co, p. 52, second paragraphe, et emmenène ce pavé chez les Chinois cynophobes de Belleville, et va le jeter dans la mare du cinémouvement :

"Infime espace de temps traversant d'infimes moments d'espace."

Tout est là, tapi, crypté, prêt à te bondir à la cervelle.

[Parce que, sur la plage de Sandymount, l'aristotélithomiste anatomiste Stephen (ancien étudiant en médecine), plus que méditer sur Lessing, que, comme tout bon esthète, il a digéré, et qu'il est en train de vomir, médite sur le rapport incestueux, explosif - flamme et gaz - du temps et de l'espace : il décompose le mouvement, comme la mort le vivant, rendant le cadavre mouvant, dans son pourrisement, rendant aussi le cadavre propre à l'étude (picturale ou chirurgicale), rendant le cadavre propre, en le nettoyant, par le pourrisement justement, de sa mort. Oublie cela, merci.]

Ce n'est pas le simple et un peu idiot divorce peinture/poésie ou coexistence/successivité qui est ici consommé, mais davantage une union incestueuse, prolifique, nommée kinesis.

Revenons à Vincent. Il peint des corbeaux comme d'autres font des haïkus(1). Il trace. Il est un équilibre torturant dans la peinture de Vincent. Le geste du peintre n'en finit pas de se dérouler. La peinture de Vincent ne cristallise pas, au contraire. Elle écrit. Elle trace, elle paraphe. Regarde les Corbeaux, regarde les dessins de Michaux, etc. : regarde le sismographe à l'oeuvre. Si l'écriture de Vincent fige l'écrit, sa peinture s'ouvre sur le mouvement, sur une kinesis qui chevauche et transcende pictura et poesis à la fois. En somme, voyant les corbeaux, on en perd son latin, son Horace et son Lessing. On est autre part. Déjà dans un mouvement, déjà dans une kinesis. Tout un cinéma.
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(1) Il y a tout un orientalisme - inspiré des estampes japonaises - chez Vincent et Gauguin, chez Toulouse-Lautrec aussi, voir par exemple leur "cloisonisme".

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