17 septembre 2005

L'image déglinguée

Je vois dans le collage une forme de parataxe. Le collage, par sa technique, s'oppose à la syntaxe traditionnelle de l'image. Terme que l'on utilise lorsqu'il s'agit d'apprécier une langue, la syntaxe exige l'ordre, un ordre venu d'en haut. Elle suppose une hiérarchie. (Cf. la remarque d'Auerbach sur Saint Augustin dans Mimesis, chap. 3: "L'élément impulsif de sa nature le détourne de se plier à une exposition relativement froide et rationnelle, qui organise les choses d'en haut, exposition qui est caractéristique du style classique et notamment romain.") Dans un texte paratactique, mettons les Confessions de De Quincey, les propositions sont simplement juxtaposées - quelquefois même sans rapport logique - rien ne les semble relier, et cette juxtaposition n'empêche pas l'enchevêtrement. Chez le mangeur d'opium, cela fait bien entendu partie d'une esthétique du sublime. Dans le cas d'un collage, la parataxe opère d'une manière bien différente. Auerbach voit dans celle-ci un signe de la modernité. Soit. Mais c'est sans doute Lyotard qui nous en apprend le plus. Selon lui, elle connoterait "l’abîme de non-être qui s’ouvre entre les phrases" (in Le Différend). Lorsque je colle deux éléments disparates je fais surgir quelque chose de l'abîme. Je pars du non-être signifié par le disparate, et ce dans l'écartement même du disparate. Coller c'est faire le pont entre deux images, entre deux réalités. On connaît la définition reverdyenne de l'image (le rapprochement de deux réalités éloignées, la naissance d'un troisième terme, la justesse de ce rapprochement, etc.) - il ne s'agit pas de ça lorsque je réalise un collage. Car les rapports entre les éléments ne sont jamais justes. Mes images ont ainsi la saveur du grotesque, du grinçant, de l'inquiétant - elles ont quelque chose d'éminemment déglingué, c'est pour cela que je les aime. Elles proposent des passerelles qui ne sont en fait que des ponts de singe.

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