Ils sont rares les poètes qui comme Pierre Reverdy nous enjoignent à appréhender le monde dans sa totalité réelle. C'est à la lecture d'un fameux manifeste que souvent, on est jeune alors, on découvre, en passant, cet artisan majeur. En passant, et l'on frôle alors le délit de cécité. On lit ce manifeste les yeux fermés, distraits, comme peints sur des paupières qui ne demandent qu'à s'ouvrir en grand. On aspire en somme à ouvrir ce que depuis l'antiquité l'on a coutume d'appeler les fenêtres de l'âme. Grandes ouvertes, quitte à ne laisser passer que du vent. (Virginia Woolf disait de certains de ses contemporains qu'ils se voyaient obligés de faire voler les vitres en éclats pour respirer plus aisément. Qu'on ne s'étonne donc pas que c'est à l'âge où l'on lit aveuglément le célèbre manifeste que l'on découvre cet autre auteur, Irlandais aux yeux si délicats, à l'œuvre insurmontable.)
Ce n'est que plus tard dans cette même jeunesse que l'on se figera en voyant la scène qui clôt le Testament d'Orphée. Tant de choses s'expliqueront, et tant d'énigmes nouvelles prendront forme. “Ceux qu'on a trop voulu connaître, il est possible qu'on les rencontre un jour sans les voir.” dit le poète qui dans son film joue son propre rôle. C'est bien souvent ce qui arrive avec Reverdy. On le rencontre sans le voir. Or, on l'a dit, on est jeune lorsqu'on fait cette rencontre, rien n'est censé être clos encore, surtout pas les paupières. Et pourtant c'est à ce moment que le monde se resserre, que les voies se tracent, que les vocations enfin, se déclarent. Et le désir de vouloir écrire pour de bon, ne faire rien que cela, suivre non pas une voie, mais un chemin de traverse, toujours sous peine de cécité. Il y a la langue que l'on étudie ou que l'on visite, en touriste, comme d'ailleurs l'école, l'université. Pas tout à fait en passant, mais véritablement en touriste. Pour vraiment rester en mesure de s'émerveiller. Souvent pour un rien. Une tournure, un mot, un son, une “petite musique”, un auteur. Puis c'est la timidité, l'impuissance, l'impossibilité de greffer son dire à celui d'un autre. Car il serait tellement plus aisé de formuler l'énigme plutôt que d'y répondre.
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