22 novembre 2005

Les vélos de la mémoire

En gros, il y a deux sortes de vélos : a) ceux où l'on peut pédaler en arrière, dans le vide, pendant qu'on roule, grâce au formidable moyeu à roue libre inventé par le gentil Ernst Sachs b) ceux où lorsqu'on pédale en arrière, ça freine*. Normalement tout le monde a un vélomémoire de type a. Il est des gens (type b) qui, lorsqu'ils se remémorent, freinent. Tout autre mouvement cesse alors. Au mieux ça dérape un peu. Mais pour sûr que ça frotte, que ça grince, que ça couaque et menace le mouvement naturel de la pensée.

Gunthar pour sa part aimerait délaisser sa bête bicyclette et n'avoir qu'à marcher, mais il ne peut pas.

N'avoir qu'à marcher, belle utopie. L'éternelle histoire du vers de terre amoureux d'une étoile, non. Autre chose. Autre image, plus juste, plus parlante, moins morte : le manchot qui rêve d'être une pieuvre, voilà Gunthar. Je reprends. Utopie, dis-je, que de n'avoir qu'à marcher. Car c'est déjà assez usant et ridicule, cognitivement parlant, d'avoir un vélomémoire du genre draisienne - la vieille selle casse le cul, le cul et il va de soi, les couilles. C'est tuant de marcher quand d'autres pédalent. Sans ma bécane à la con je ferais un diable bon marcheur. Mais cette mémoire-là est greffée à moi. Et je l'actionne en marchant à reculons. Du coup, type c : celui qui lorsqu'il marche en arrière, bêtement recule. Un truc qui est dû au sang, à l'hérédité tout ça. Un sang pareil, c'est, il va de soi, un handicap sans pareil.

Je ferais un bon marcheur, qu'on se le dise.

*Ce modèle possédant un moyeu à contre-pédale (ou homophobe) n'existe plus de nos jours, ou se fait de plus en plus rare. On trouve encore de tels homophobes dans les caves humides et obscures de nos grands-parents, dans les campagnes aussi, ou dans les livres parfois.

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