11 janvier 2006

Ebauche de pensée [octobre 2004]

Au bouge hideux où tout le monde dort
je me suis réveillée parmi les corps

(auteur inconnu)


Je presse l'être contre la rocaille têtue du corps et de ses contradictions. Je ne puis me contenter des choses : il me faut le sang du monde. Enigmes volatiles et fécondes, leur couleur ou le parler vital, leur union, cette illusion subtile et capitale.

Je parle d'oiseaux, ma bouche se fait bec; d'anges, j'ai soudain la dureté cassante du verre. Il me suffit d'évoquer la nuit pour ne plus dormir et me changer en pierre.

Qui des choses ou des mots contient la malédiction? Ne serait-ce pas cet autre objet, de chair, situé à mi-chemin entre celles-là et ceux-ci? Il est vrai que je me suis toujours connu plusieurs malédictions, sans jamais vraiment avoir eu à les formuler, les dire autrement que mal. Je suis l'homme de toutes mes malédictions, les mots et les choses n'étant que deux revers parmi moi, sans cesse forgés par moi, renouvellés et mis en pièces par moi, en moi et hors moi : je ne puis dire qui contient quoi ou quoi qui. Je parcours ce que je pense être moi (autrement dit : tout ce qui en ce moment ne dort pas) et ne me révèle être qu'un agaçant ruban de Möbius dont l'envers est l'endroit et l'endroit l'envers. Il s'agit pour moi de percer la peau des choses, d'en faire jaillir le verbe et sa chair. J'entends écorcher le monde, ni plus ni moins. C'est bel et bien la substance physique des choses qui m'est seule recevable, de même pour les mots : j'en recueille le pus, le chyle, les muscles et les larmes. Le sang je ne le laisserai plus sécher. L'oeuvre aboutie n'aura de cesse de suinter. En d'autres termes, je ne laisserai plus se scléroser le sens, ni se nécroser l'émotion.

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