21 décembre 2005

Le retournement du tore

[Ce post est à revoir ...]

"She is a one-sidedly womanly woman." (Frank Budgen, à propos de Molly Bloom.) Une référence à Joyce, pour commencer. Comment faire autrement? On a souvent relevé le côté ruban de Möbius du monologue de Molly. Que l'on renverse ou retourne la parole de la Madone Bloom, elle reste la même cette parole. One-sided. La femme féminine qui n'aurait qu'une seule face. Je veux bien. Joyce semble avoir tout fait pour qu'on en arrive à cette conclusion. J'aimerais maintenant mettre le doigt sur quelque chose d'autre, qui n'est pas en rapport avec Ulysses.


Lors d'une discussion avec darwyn, j'en suis arrivé à causer de mon idéal théorique quant au fond et à la forme de tout texte (des miens en particulier). En relisant l'incompréhensible Jaclacan, qui prend son pied avec des noeuds dit borroméens, avec des trous et des tas d'autres trucs divertissants, j'ai trouvé un modèle topologique à cet idéal.

[Toujours cette manie de métaphoriser, et de passer par une autre représentation, concrète et visible, qui tient sinon dans la main, toujours dans l'oeil. Je pense sincèrement, et je n'énonce rien de nouveau en disant cela, qu'une pensée aboutie se prête au dessin. Toute pensée émet un dessin. La métaphore, graphique, topologique ou autre, permet de déplacer le sens, pas nécessairement le problème. Elle fournit en revanche un éclairage autre, et n'est pas une réponse à elle seule. Revenons aux sources; la poésie comme formulation d'une énigme, rien d'autre.]

Le texte - fond et forme, surface et symbole, signifiant et signifié - pour moi est un tore (une surface de révolution engendrée par un cercle tournant autour d'une droite située dans son plan et ne passant pas par son centre - un doughnut), et plus précisément encore, un tore retourné, comme une inenfilable chaussette de Möbius. Darwyn devrait comprendre. J'espère seulement être un peu clair, même si je n'ai aucun intérêt à dévoiler cet idéal, qui au fond est celui de tout écrivant qui se respecte. Il ne s'agit pas du renversement moderniste du fond et de la forme (Joyce et Beckett par exemple), mais davantage de leur symbiose infiniment mouvante et réciproque. Fond et forme deviennent ainsi oeuf et poule, et rien dans l'espace logique ne les saurait séparer.

Une autre représentation de mon idéal théorique, plus simple, et dont l'intérêt est le même ou presque, serait peut-être la bouteille de Klein, qui se présente ainsi (bouteille dont le goulot n'est n'est que le culot):


Pourquoi s'embêter avec un tore que l'on retourne lorsqu'on a une bouteille qui fait, semble-t-il, l'affaire? Parce qu'avec le tore retourné, véritable chaussette de Möbius, l'envers et l'endroit sont tout à fait indissociables. Preuve en est que l'on peut remplir la bouteille de Klein sans qu'elle se vide, tandis que le tore retourné se vide à mesure qu'il se remplit. Ou alors, pour citer l'excellent Ghérasim Luca :

le vide vidé de son vide
c'est le plein
le vide rempli de son vide c'est le vide
le vide rempli de son plein c'est le vide
le plein vidé de son plein c'est le plein
le plein vidé de son vide c'est le plein
le vide vidé de son plein c'est le vide
le plein rempli de son plein c'est le plein
le plein rempli de son vide c'est le vide
le vide rempli de son vide c'est le plein
le vide vidé de son plein c'est le plein
le plein rempli de son vide c'est le plein
le plein vidé de son vide c'est le vide
le vide rempli de son plein c'est le plein
le plein vidé de son plein c'est le vide
le plein rempli de son plein c'est le vide
le vide vidé de son vide c'est le vide
c'est le plein vide
le plein vide vidé de soon plein vide
de son vide vide rempli et vidé
de son vide vide vidé de son plein
en plein vide

Ou alors, selon Cocteau, et ceci revient au même :

Ce corps qui nous contient ne connaît pas le nôtre
Qui nous habite est habité
Et ces corps les uns dans les autres
Sont le corps de l'éternité


Nota. Je n'ai pas assez réfléchi sur l'impossibilité physique du tore ou de la bouteille de Klein, ni sur le fait que ces figures se coupent en un certain point. Je cherchais en réalité quelque chose de physiquement possible pour représenter mon idéal théorique. Je n'ai pas trouvé encore.



7 commentaires:

Anonyme a dit…

J'aime bien ce texte de Ghérasim Luca. Ca me fait penser à un truc bien connu que l'on peut retrouver dans un gaston lagaffe : "Il y a des papous papa et des papous pas papa, mais il y a des papous avec des poux et des papous sans poux. Il y a donc des papous papa avec des poux, des papous papa sans poux, des papous pas papa avec des poux et des papous pas papa sans pou. Mais chez les poux, il y a des poux papa et des poux pas papa, donc il y a des papous papa avec des poux papa, des papous papa avec des poux pas papa, etc..."
Une note sans intérêt de plus. Mais l'accessoire est le plus interessant, non ?

Alors finissons par dire que le plein papa vidé de ses poux pas papa vides de plein est un étrange objet où le tore renversé rencontre la chaussette de Möbius sans l'intersecter. On se retrouve alors avec un huit en trois dimension, retourné sur lui-même, ce qui, topologiquement, devrait pouvoir représenter la vanité de la pensée de l'homme sur l'homme, car le théorème de Gödel nous dit bien qu'un système peut parler de lui-même mais qu'il peut tenter en vain, et ceci indéfiniement, sans jamais arriver au bout, de se comprendre.

Bref, entre Gödel et la topologie, il n'y a qu'un pas peu pipeau pur, et ceci est sans aucun doute une vérité fondamentale sur l'inconsistance de vérité.

Pardon pour ce gibberish, je vais me reposer maintenant.

Anonyme a dit…

Au fait, j'aime assez bien le "Darwyn a dit.." qui précède mes notes. Je vais m'amuser de ce pas avec ça...

Anonyme a dit…

L'enseignement sans parole,
l'efficace du non-agir
rien au monde ne saurait les égaler.

Gunthar a dit…

La notion d'un rouge qui serait bleu, d'un dehors qui serait un dedans, d'un tout cela qui serait un corps que des mains, d'une nature inconnue, cloueraient suant à des coussins de ténèbre, passa gracieusement, huppe dans l'air frais, et vint se percher sur une pierre. (Yves Bonnefoy, "La huppe")

Anonyme a dit…

bonjour,

je cherche depuis longtelmps l'origine exacte des vers "ce corps qui nous contient"... S'il s'agit de vers de Cocteau, connaîtriez vous le titre du poème/du recueil dont ils sont issus ?
(pour la petite histoire, ces même vers sont cités comme étant issus d'un "poème terrien" dans un dessin animé intitulé gandahar, et cette indication ne m'a pour l'instant pas permis de retrouver la source que je cherche !

merci beaucoup,

manon

Anonyme a dit…

Je ne puis te préciser, chère Manon (c'est un bônom, Manon, donc chère), où est-ce que Cocteau a écrit cela, mais en tous cas il cite ce passage dans le Testament d'Orphée.

Anonyme a dit…

c'est le torus!!