04 décembre 2005

Place et rôle du commentaire


Il est des jours où l'on se demande pourquoi commenter, et en corollaire à ceci, la question suivante surgit immanquablement: quels peuvent être le rôle et la place du critique?

On a toujours placé le critique dans une position subalterne à l'auteur, ce qui est normal et juste, mais aussi, on l'a relégué dans un bête cachot universitaire, bien au-dessous du lecteur lambda, qui lui seul, par son innocence hâtive, par son commerce naïf avec le texte, parviendrait à ressentir quelque chose de pur. Certes l'impression première compte, énormément. Mais le commentateur a néanmoins un rôle à jouer.

Bien que l'on respecte le traducteur (on s'émerveille face à Baudelaire traduisant Poe, face à Beckett traduisant Beckett), le commentateur, le crrrritique, n'est aux yeux de beaucoup que le dispensateur d'un métadiscours, il se greffe - tant bien que mal, tel un parasite - à l'oeuvre. C'est ce que l'on pense, souvent. Et la critique ne viendrait que parasiter la littérature. C'est compréhensible de penser ça, lorsque tant de critiques font si mal leur travail.

Or, et il ne faut pas l'oublier, il reste de bons commentaires, ceux qui ont pour rôle de "dire enfin ce qui était articulé silencieusement là-bas" (Foucault). Le critique à mes yeux est un traducteur, il transpose dans une autre langue, la sienne souvent, et c'est bien ce qui pose problème, pour rendre le domaine du là-bas plus intelligible.

Le critique, même lorsqu'il n'est pas poète, même lorsqu'il ne fait pas acte de création, mérite d'être considéré avec les mêmes égards qu'un traducteur. N'oublions pas que sans Diogène Laërce par exemple - qui était par ailleurs un piètre écrivain, un commentateur butté - un pan entier de notre culture ne nous serait pas parvenu. S'il est une qualité à l'oeuvre du critique - et même du plus mauvais des critiques, c'est bien de doubler la parole du là-bas - au risque de perdre la sienne propre, et de n'en faire qu'un doublon illusoire. L'exemple de Vie, doctrines et sentences des philosophes illustres est frappant : le commentateur peut être en mesure de prendre le pas sur la chose qu'il commente. L'Histoire est ainsi faite qu'elle scelle la primauté de l'écrit sur la parole. Ce que l'on sait sur un Socrate par exemple nous vient de commentateurs (Platon, Diogène Laërce ...). L'Histoire, notre culture, qui est fatalement livresque, est biaisée par le caractère permanent de la lettre qui s'imprime et annule de ce fait le geste de la parole. L'écriture est un moindre mal, elle est véhiculaire et préserve la parole de sa fugacité. Mais là encore, l'écriture ne fait que traduire. Elle ne se substitue pas à la parole, elle propose sa propre version des faits, elle interprète. (Un interprète est quelqu'un dont le métier est de traduire la parole des autres. Ce n'est pas tout à fait un hasard.)

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