24 février 2006

Profondeur des apparences + Patchouli est un con

Au début de l'aventure*, on se pose la question de l'être et des apparences. On croit les savoir antinomiques. Le sens commun, c'est-à-dire le dictionnaire, nous conforte dans cette intuition. On se pose alors, on est insolemment jeune à ce moment, des questions expérimentales du type : que reste-t-il de l'être une fois les apparences tombées?

On répond, fier de sa connerie : il ne reste que peu de choses


et on pleure, mélancolie tout ça

(on s'énamoure de l'être arraché des apparences, on aime son absence, son côté répugnant et mutilé)

Alors qu'on devrait se réjouir de l'enracinement des apparences, de leur surprenante profondeur.

Nietzsche, dans Par-delà le bien et le mal - section 59 dans mon édition - parle de la sagesse qu'il y a à rester superficiel. Certes il faut "sonder le fond des choses" avant de s'en rendre compte, ou tout du moins essayer de sonder ce fond ... C'est un travail dont je n'ai pas la force. Je ne sais pas si quelqu'un peut en avoir la force. Je ne sais pas si Nietzsche pensait avoir ainsi sondé les choses. Je pense, personnellement, qu'il a su s'en garder. En tant que penseur, il a dû savoir s'arrêter, à un moment. Il s'est arrêté, à l'évidence, bien plus loin, bien plus profondément, que tout le monde, mais il s'est arrêté. Parce qu'il a su s'arrêter et donner une impulsion, un coup de pied salvateur au fond de la piscine, pour remonter jusqu'au chlore même des apparences.

Ceux, Dieu merci ils sont peu nombreux, qui chez eux ont cet ouvrage immature, renié désormais (il fut cependant important pour son auteur), voué - fort heureusement - à l'inédition, intitulé Les Paradis décousus, peuvent se référer aux dernières pages de cet opus ridiculum, où l'Armand, grande nouille mélancolique, prête à creuser le carrelage de la piscine, alors qu'elle se trouve dans le petit bain, aux dépends de son illusion, de sa vérité, relit et prend conscience de la force de ladite section 59. C'est à ce moment que l'histoire d'Armand, à peu de choses près, s'arrête. C'est une fin au fond tout aussi décevante que l'histoire d'Armand comprise dans son ensemble.

"Cauchemar bleu" de Fredric Brown raconte l'histoire d'un type qui voit son fils se noyer. Le gosse, bon nageur - tout comme sa mère - pousse un cri : "Y a quelque chose qui ...!" Le paternel, mauvais nageur, préfère appeller sa femme, laquelle court à toute blinde repêcher son loupiot. Elle sort, ma foi sans trop de difficultés, un cadavre de l'étang. A l'endroit où l'enfant, bon nageur, s'est noyé, il y avait un mètre de profondeur.

C'est ce mètre-là qui est emmerdant au tout début de l'aventure. Après, même si on est devenu bon ou très bon nageur, on peut toujours se noyer, dans un mètre vingt peut-être, pire : dans une baignoire d'eau trouble, mais pour des raisons que j'ignore encore. J'ignore par exemple pourquoi on s'échine à faire trempette dans de l'eau trouble. J'ignore aussi pourquoi on ne se laisse pas tout simplement flotter sur le courant de la vie.

[Elément caricatural de réponse : parce que se laisser flotter sur le courant de la vie, c'est une image de merde, et que quelque chose en nous d'incontrôlable et horriblement essentiel nous intime à trouver plus rock and roll comme mode d'exister. Cet essentiel-là, les mauvaises langues ou les lecteurs trop naïfs de Christian Bobin, de Paulo Coelho, de Gibran, de Tagore, de Nicolas Hulot (trouvez l'erreur, en fait il y en a plusieurs), ou ceux qui connement se réclament de la Gîta sans l'avoir lue vraiment, ceux qui non moins connement, à mi-chemin entre un sensualisme bourgeois, convenu, et la pure et simple profanation de symbole, font cramer de l'encens dans leur salon meublé Ikéa ou Habitat, Patchouli et consorts disais-je, pour dire court : les caviars et autres bobos, ceux qui pensent à droite et disent voter à gauche (parce que c'est plus chic et puis Nico c'est vraiment un salaud - Sarko est une tâche il est vrai, mais la pensée citoyenne, politique, de Patchouli s'arrête souvent à ça), des gens donc (90% d'entre eux sont addictes de l'étrange bien être procuré par les produits capitalistiquement manufacturés (O scandale!) de Nature et Découverte), des gens, je ne trouve pas d'autre mot, appellent Occident cette force essentielle, qui nous mène droit dans le mur et va chercher quelque chose d'indéfini et irréversible toujours plus ailleurs dans la mort. Je n'ai aucun argument à leur opposer. Toutes proportions gardées, ils me font penser à Kepler qui au début du dix-septième siècle, avec des prémisses scientifiquement contestables, est arrivé à une vision assez juste de l'univers, du moins la considère-t-on comme telle, au siècle où j'écris. Il y a de la magie dans les foules, dans leurs sentiments mêmes. C'est toujours effrayant, un con qui a raison. Mais l'Occident, j'aime bien, malgré tout. Ca ne se contrôle pas.]

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*Aventure, au sens vulgaire s'entend, pas au sens spécifique que donne Sartre à ce terme dans La nausée.


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